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BIOGRAPHIE


Claude Tiéche Un poète, pinceau en main Fabien Dunant


Originaire du Jura, Claude Tièche a un côté vieux loup solitaire. C’est un homme de la nature, un chasseur de brumes, un amoureux des forêts.Il a beaucoup bourlingué dans son monde intérieur. « Je ne peux pas dissocier ma vie et ma peinture », explique-t-il. Et pour bien marquer ce qu’il veut dire, il ajoute : « En ce moment, là, en parlant avec vous, je m’enrichis. » Il peint, il sculpte pour témoigner de son existence, de son désir d’harmonie, de ses colères. Son œuvre n’est pas de lui ; c’est lui .


Né le 19 janvier 1942, à Moutier, Claude Tièche est capricorne

dans la ronde zodiacale. Il n’y croit pas trop mais il connaît quand même

son thème astral. « C’est intéressant. Je sais au moins que je ne serai

jamais riche. Pour le reste, il paraît que le capricorne est persévérant - je confirme - et qu’il se bonifie comme le bon vin en vieillissant. Si c’est le cas, tant mieux. »       


Avant d’apprendre à vieillir, il passe toute sa jeunesse à Reconvilier, où l’une de ses œuvres, un bronze, rend hommage au célèbre clown Grock, lui aussi originaire du Jura Bernois. Claude grandit dans une famille modeste. Son père travaille dans l’horlogerie ; sa mère aussi, un peu, à domicile, tout en s’occupant des enfants.


Son père, autoritaire, est comme absent. Les relations avec lui sont quasiment nulles. Claude se réfugie dans la forêt où tout lui semble harmonieux, même les jours d’orage. Les plantes, les arbres surtout, prennent une place importante dans sa vie dès son enfance. A la maison, le bûcher devient son antre, sa tanière. Il apprécie davantage le chemin de l’école que l’école elle-même mais il n’est pas mauvais élève. Il n’a eu qu’un accroc dans toute sa scolarité : après le suicide d’une de ses deux sœurs, le soir de la Saint-Sylvestre, il a redoublé une classe.


Déjà le dessin


Enfant, Claude a toujours dessiné. C’est son autre refuge. Il commence à peindre vers l’âge de douze ans. A la suite d’une « erreur » de sa sœur aînée qui lui offre pour Noël des tubes de peinture à l’huile au lieu de tubes de gouache. A l’époque, il peint surtout des cartes postales, les sapins du Jura. Sa première vraie peinture est un raccard valaisan. (…) Il peint alors pas mal de ciels un peu tourmentés, dans le genre flamand, des péniches, beaucoup de péniches, allez savoir pourquoi, et bien sûr des paysages jurassiens en se baladant avec sa petite valise de couleurs.   


Cette passion précoce le conduit à l’Ecole des arts déco de Bienne, où il décroche un CFC, avant de se marier, très tôt, avec Silvana, une immigrée italienne qui habitait Delémont. Il a son premier enfant à 20 ans : une fille, Marina. Puis un garçon.


A 20 ans, il part en Valais, comme chef décorateur chez Gonseth, à Monthey. Ensuite, il fait « un tas de trucs ». Il enseigne le dessin dans les cantons de Vaud et du Valais. De 1971 à 1973, il part travailler la pierre près de Brescia, en Lombardie, où un cousin de sa femme a une usine de marbre. Il y poursuit ses recherches personnelles en « cassant le caillou ». Quand il revient en Suisse, il travaille avec des jeunes et des adultes considérés comme cas sociaux. Dans les leçons de peinture qu’il donne, son but est le même que pour lui : amener la personne à faire ce qu’elle est.


Une vie tourmentée


L’impression de n’être pas compris dans sa famille, le repli sur soi dans sa jeunesse n’ont pas aidé Claude Tièche à se construire une vie très lisse. Sans se montrer asocial (on peut même constater le contraire), il reste à part. « Je n’aurai de cesse, dit-il, de suivre les chemins du cœur, seulement les chemins du cœur. Je crois à l’harmonie et il n’y a pas d’harmonie sans amour. » Mais en ajoutant aussitôt : « La plupart des « je t’aime » veulent dire : « aimez-moi ! ».

Après son divorce, qui lui laisse quelques bleus à l’âme, sa nouvelle compagne lui donne une  une deuxième fille, Aurélie. Elle suit aujourd’hui un peu les traces de son père après avoir fait l’Ecole supérieure des arts de Saint-Luc, à Bruxelles. En 2014, elle a lancé avec quelques amis, à Morges, une « pataugeoire de bande dessinée », comprenez une revue de BD, baptisée « Splotch ! », qui en est à son huitième numéro. Dans une de ces parutions, elle a d’ailleurs retracé avec compréhension quelques épisodes de la vie de son père. Avec comme légende au bas d’une séquence : « Le loup solitaire exilé par les autres doit sans arrêt combattre pour survivre. »          


Le goût de l’espace


En voyage, il préfère les grands horizons. Au Canada, il a beaucoup aimé Montréal, plus que le Québec qu’il aurait fallu voir en hiver. Ce n’est pourtant pas un amateur de tourisme en ville. Aux Etats-Unis, il a parcouru la côte Est en bus, de Boston à Washington, en poussant jusqu’au Tennessee.


Avec la Grèce, il aime la France, surtout la Bretagne et le centre, les Cévennes, dont il apprécie la nature et les habitants. « Quand on a franchi la barrière avec eux, c’est bon. » En 1997, il a fait le chemin de Compostelle, en partant de Moissac, près de Toulouse. Il en resté un carnet de voyage, avec quelques dessins, mais ce n’était pas le but : « Je voulais faire Compostelle, c’était le moment que je le fasse. Non pour une raison religieuse ou spirituelle, mais pour me retrouver, marcher seul. C’est une expérience qu’il faut faire seul. La marche, la longue marche, est une très bonne manière de se retrouver, en pensant au rythme de ses pas. » C’est dans le même esprit qu’il a parcouru les crêtes du Jura.


Avec le temps, Claude Tièche a réalisé une cinquantaine d’expositions en Suisse et à l’étranger. Leurs thèmes reflètent sa vision du moment. Cela donne Exil, Retour d’exil, La force des choses, ou tout récemment Transition. « Dans Transition, je continue de me raconter, de témoigner de ma manière d’être, de tracer ma route. Dans une transition, on met tout ce qu’on est, toutes ses envies. On essaie de liquider toutes ses domestications, toutes ses illusions. Parfois, cela revient à changer la tapisserie sans changer l’appartement. » 


Depuis 1992, il vit essentiellement de son art. Ses clients ? Quelques collectionneurs, les gens qui passent à l’atelier ou dans les expositions. Venu tard à l’abstrait, il y est venu parce qu’à un moment, on n’arrive plus à transmettre ce que l’on veut dire avec le figuratif. « Mais l’abstrait, c’est pervers, tout le monde peut en faire. » Il ressent le besoin de s’en expliquer : « Je ne peins pas dans une émotion, je ne suis pas dans la mode contemporaine, je ne suis pas conceptuel. Comme je ne sais pas écrire, la peinture est simplement ma manière de témoigner de mon existence, d’exprimer ce que je ressens. » A l’écouter, on a le sentiment que peinture, philosophie et poésie se ressemblent un peu. Sans intellectualisme.


Il aime le beau, pas le joli.


Les rapports entre peinture et sculpture sont complexes chez Claude Tièche. D’abord, il peint avant de sculpter. Mais c’est sur le même thème, celui du moment.  Ensuite, la sculpture est une représentation symbolique de sa peinture. Symbolisant la vie. Mais surtout, la peinture est plus exigeante à ses yeux. S’il peint toute une journée, il est plus fatigué qu’en pratiquant la sculpture.


Peindre serait-il une souffrance ? Non, mais avec la toile, il doit avoir un rapport particulier,

« faire un travail pas possible pour que le trait de pinceau vienne tout seul et chargé de l’intention».

Claude Tièche cite alors Shitao, qui lui a donné une direction plus profonde. Dans le traité de peinturequ’il a laissé, Shitao explique qu’il faut s'imprégner de l'énergie ou du rayonnement qui se dégag du motif pour communiquer ce « souffle » par la peinture. D’un Unique trait de pinceau.

Quand la lumière surgit du noir


Toutes ces œuvres suivent le même chemin, un chemin de « Transition » qui mène du noir à la lumière. Une bougie ne se voit pas sous le soleil. Il lui faut l’obscurité pour apparaître à nos yeux. C’est cela l’énigme des œuvres de Claude Tièche : un jaillissement de lumière blanche qui surgit dans un ciel anthracite. « Cette transition est un no man’s land  dans lequel il faut entrer, se perdre l’espace d’un instant, s’abîmer en laissant venir le noir pour que la lumière y prenne sa source. »


Quand la couleur apparaît sur l’une ou l’autre de ses toiles, attention : ce sont les artifices du mensonge, les illusions qui plombent nos vies, les domestications qui les transforment en routines. Il faut s’en laver en passant par le noir pour respirer à nouveau.


Si sa peinture est abstraite, elle est loin d’être muette. Au premier abord, elle peut paraître sombre. Mais elle est forte de la vie qui l’emporte sur tout. Car Claude Tièche est plein de cette joie naturelle de vivre, si différente du bonheur, le regard flamboyant derrière les lunettes, c’est un poète pinceau en main. Comme Cyrano, à la fin de l’envoi, il touche.


                                                                                               

Bibliographie

Sculpteurs du Jura Ed. Pro Jura.

Tièche, un homme, un peintre quelques vies.

par Gilbert Barbey Ed.Willy.

Art et Design Ed. presse d'enfer.

Plaisir magasine.

Quand l'abstrait s'impose Edition du Château

Video expo Ballens Voir MAXTV 2008

Visite à l'atelier Video CAPStv

  

CLAUDE TIECHE

Photo Thierry Porchet